Points, taches et barbouille…

Au fond la peinture, qu’est-ce que c’est ?

Un peu de quelque chose – terre, sang, suie – qu’on pioche du bout des doigts et qu’on étale… On sait peindre bien avant de savoir écrire ! Et tout le monde sait faire des taches. A quel moment la tache devient-elle une oeuvre ? Qui décide quelle tache aura une valeur ?

Si l’on souhaite savoir à quand remonte notre amour des taches, rendez-vous à Pech-Merle, une grotte du Quercy  (c’est chez nous !) ornée de peintures, découverte fortuitement en 1922. Elles datent de 25 000 ans avant JC !

 

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Panneau des chevaux, Grotte du Pech-Merle

Petites taches (maîtrise de l’observation !) et petites mains qui les ont posées, si émouvantes…

La tache est devenue un moyen puis un art.

 

On représente son monde à l’aide de taches également aux Xe, XIIe et XIIIe siècles en Asie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Shi Ko. Patriarche méditant auprès d’un tigre. Encre sur papier. Xe siècle.

 

A grands coups de pinceau chinois :

Yu Jian. Poésie et peinture. Village dans la brume. Encre sur papier. XIIIe siècle.

 

Osons un petit bond dans le temps : bien qu’il soit plus connu pour ses talents d’écrivain, Victor Hugo était aussi un dessinateur de génie. Son tachisme avant l’heure mérite qu’on s’y arrête. Si vous ne connaissez pas encore son oeuvre picturale, magistrale, il et temps de la découvrir :

 

Hugo. Château dans les arbres. 1850. Plume et lavis d’encre brune, frottis de fusain sur papier.

 

Bien avant que ne soit lancés les termes de divisionnisme, de tachisme, Renoir naturellement peint de taches, une forêt qui se représente ainsi à ses yeux. Le sujet s’y prête à merveille.

 

Dans les bois par Auguste Renoir/Huile sur toile 55,8 × 46,3 cm 1880 Musée national d'art occidental, Tokyo, Japon

Renoir. Dans les bois. 1880.

 

L’emploi codifié et systématique du point et de la division des couleurs nous viendra de Seurat.

Seurat et Signac divisent le monde en touts petits points et créent le divisionnisme. Le mélange de couleurs se fait par l’œil du spectateur. Mais la technique est très contraignante, et, très vite, le pointillisme quant à lui admet que les couleurs se mélangent et que les coups de pinceau s’allongent. Ouf !

 

The Forest at Pontaubert  

Seurat. La forêt de Pontaubert. 1881 et La Seine à Courbevoie. 1885.

 

1886 : exposition des divisionnistes : Seurat, Signac, Pissaro. Leur trouvaille va marquer les fauves, les expressionnistes, Matisse, l’abstraction de Kandinsky,  Klee, Delaunay… jusqu’à nous.

 

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Signac. Saint-Tropez. 1905. (Tableau et détail).

 

Van Gogh. Autoportrait au chapeau de feutre. 1887.

 

Divisionniste lui aussi, Van Gogh dispose les couleurs par touches en laissant l’œil du spectateur produire le fondu. Nous ne sommes plus dans une forêt ou au bord de l’eau, le sujet s’y prête beaucoup moins, et pourtant, l’artiste joue de l’illusion autant matériellement (il y a bien division des couleurs) qu’émotionnellement et symboliquement, en faisant tourner autour de son chapeau un soleil de couleurs qui miroite et inonde jusqu’à son vêtement. Un prodige.

 

Toutes les taches sont possible en art au XXe siècle : Yves Klein recouvre des corps de femmes de pigments avant de les utiliser comme « pinceaux vivants ». En musique s’il vous plaît !

 

Yves Klein, Anthropométrie (ANT 110), France, Paris, 1960, pigments sur papier marouflé sur toile 

Yves Klein, Anthropométrie. 1960. Pigments sur papier marouflé sur toile.

 

« Expressionnisme abstrait », « Action painting », « Abstraction lyrique »… : le tachisme à proprement parlé est abstrait. Pollock, expressionniste abstrait, est considéré comme un tachiste de même que Hartung, Riopelle et même Soulages.

Tachistes également les peintres de l’abstraction géométrique avec leurs projections, éclaboussures, jets, coulures… à l’aide de récipients troués chez Pollock ou directement du tube comme chez Georges Mathieu.

 

Georges Mathieu - Composition Abstraite (1954)

 Mathieu. Composition Abstraite. 1954.  –  Soulages. Brou de noix sur papier. 1955.
 
L’art et la tache forment une unité. La liberté de la création abolit les limites imposées. Tout devient possible.
Retrouver les premiers gestes, les pratiques anciennes, les faire revivre au travers de nos œuvres d’aujourd’hui… Un beau défi qui mérite d’être relevé, et qui, en passant, pourrait bien nous délivrer de nos sortilèges.
Les taches ne changeront peut-être pas le monde mais sans doute peuvent-elles nous permettre de le regarder et de le peindre à nouveau avec bonheur.
C’est pour cette raison que l’Atelier a cédé à la joie des taches…
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